12 décembre 2009
Le récit du pêcheur aveugle
Il y a, entre deux heures du matin et l'aube, une main qui se soulève à l'horizon, puis se rapproche du rivage, lentement, sinueusement. Ce n'est jamais la même. Sa forme, sa couleur,son âge varient selon les saisons et les événements en cours.
Quelques-uns ont, paraît-il, tenté de les attraper dans leurs filets de soie. Mais ceux-ci s'embrasaient à leur contact, et le pêcheur sacrilège en devenait aveugle, n'ayant plus d'autre ressource que de passer ses soirées à raconter son histoire. Ou à l'inventer.
C'était il y a longtemps. De nos jours, plus personne ne se soucie de ces mains nocturnes. Les voit-on encore? Sans doute, mais par erreur, et l'on tourne vite la tête. Car autre chose appelle toujours, autre chose qui sent bon, et qu'il est doux de toucher et d'écorcher.
Lui, il reste là. Accroupi. Il la regarde. Elle bouge à peine et l'on ne sait si c'est son mouvement propre ou le souffle du vent ou le roulis des vagues. Elle danse, voilà ce qu'il se dit. La danse d'une main solitaire, joyeuse, indocile, pleine de secrets sans importance et de vérités dévoilées à d'autres. Une main dont les lignes décrivent des chaînes de montagne, des déserts, des fleurs. Une main qui danse, parce que c'est cela qu'il faut faire en cet instant, en ce lieu.
Une danse pour les deux pupilles qui se cachent derrière le rocher, en contrebas du chemin où il s'est arrêté. Deux pupilles dilatées par la peur et le désir. Comment a-t-il deviné leur présence? Cela a dû se jouer à peu de chose. Un pied qui heurte une racine; une langue piquée par un frelon; une ville qui disparaît dans un séisme; une lampe qui flanche lorsqu'il se souvient qu'il a oublié l'orange sur le rebord de la fenêtre. Peut-être était-ce une bonne idée, après tout. Enfin, à condition que l'oubli fut une idée. A vrai dire, cet oubli était même la seule idée qu'il eut jamais: regarder à l'horizon une main qui danse dans la nuit, ce n'est pas une idée, c'est un fait.
Il avait été surpris ce jour-là, d'être ainsi envahi par une idée. Ce n'était pas très agréable, c'était même un peu gênant. Il avait regardé autour de lui, mais tout le monde dormait et ne s'était aperçu de rien. Il avait alors regardé l'idée d'un peu plus près. Il la trouvait un peu trop grasse, un peu trop ridée, mais il ne pouvait s'empêcher d'en tirer quelque fierté: oublier, déjà, ce n'est pas à la portée de tous, mais oublier une orange! Pas n'importe quelle orange. Celle-là même qu'il avait reçue d'une jeune femme allongée le long de la route, et qui embrassait la poitrine d'un homme endormi. Endormi ou mort, il ne sait plus très bien, mais cela n'a pas d'importance. Il n'avait pas voulu les déranger et avait songé à changer d'itinéraire. C'est ainsi qu'il avait aperçu un chemin qu'il n'avait jamais emprunté.
Au moment où il y posait les premiers pas, une voix était venue se poser sur son épaule. Une voix assez chaude, mais un peu brutale aussi. Une voix qui lui avait saisi le poignet et l'avait ramené vers la jeune femme. Il l'avait caressée, le long des cuisses, sans trop savoir si c'était bien cela qu'avait demandé la voix, ou si c'était simplement une manière d'en finir au plus vite, car il voulait retrouver le chemin inconnu. La voix, au moins, s'était tue. Ou plutôt, elle avait pris la forme d'une orange que lui tendait la jeune femme.
Alors il avait proposé à l'orange de l'accompagner dans ce nouveau chemin. Elle avait soupiré. Il avait pris cela pour une approbation et était parti. C'est ainsi qu'il découvrit ce rivage où, entre deux heures du matin et l'aube, danse une main, jamais la même, une main qui danse pour séduire deux pupilles dilatées cachées derrière un rocher.
Au fond, cette jeune femme allongée au bord du chemin, la cuisse couverte d'algues, elle devait savoir, pour les pupilles. Si jamais il la rencontrait à nouveau, il lui demanderait. Seulement voilà: il a oublié l'orange. Alors, il est peu probable qu'il la revoie jamais...
Et si ces pupilles appartenaient à une pieuvre? Comme il aimerait la rejoindre, quand elle s'éloignerait par les hauts fonds pour aller hanter le large. Ils parleraient de la main, de sa paume si blanche, de ses doigts si fins qu'ils se confondent avec l'écume, de sa manière de se courber lentement pour cueillir des bouquets d'embruns. Cela durerait si longtemps qu'il en perdrait toute notion d'espace, et sentirait sur son épaule se creuser une légère cavité, une cavité en forme d'orange.
Une mèche
Il reste, entre les deux toits de verre, une légère mèche, qui court depuis de la petite fenêtre du bureau, au 1er étage, jusqu'à la crête du puits. Il y a si longtemps qu'elle est tendue là que personne n'y prête plus attention. Cette après-midi-là, le regard était d'ailleurs attiré par la jeune fille assise contre le puits, à même le sol, un bloc de dessin sur les genoux, la main suspendue sous le regard qui détaille le vieux chêne, le mesure, avant de plonger, vive, la plume sur la feuille pour y tracer des signes inconnus.
Le jeune Armand, engagé pour la moisson, n'arrive pas à se détacher de ce spectacle, doux et énigmatique. Il sait pourtant qu'Yves l'attend, qu'il l'alourdira de railleries grossières, mais cela, c'est après. Et là, le regard dérivant autour de son ancre agenouillé, Armand sait qu'il n'a plus de compte à rendre au temps. Ce qu'il voit, ce qu'il ressent, appartient à ce très mince feuillet du réel qui se glisse, inaperçu de tous, entre les couches épaisses et poisseuses des durées.
Il l'a déjà vue. Mais peu lui importe où, en quelles circonstances. Voilà bien ce qui, en cet instant, n'a plus pour lui aucune signification: les circonstances. Pourquoi alors prêter attention à cet arbuste, quelques mètres en arrière de la jeune fille, et qui, faisant fi de toute règle botanique, pousse chaque minute de quelques centimètres. Bientôt, d'ailleurs, d'autres arbustes l'imiteront, et c'est une forêt qui lentement se dressera entre eux et la ferme.
Mais pas encore: le bloc de feuilles est immobile, insensible à la plume qui danse sur lui, bien calé entre les cuisses, les bords s'échappant sous l'étoffe de la jupe. Elle dessine, ou écrit, - Armand ne saurait trancher et cela déjà est infiniment précieux -sans se soucier de qui la regarde. Regarde quoi, d'ailleurs? Comment pourrait-elle avoir conscience qu'on la regarde quand elle-même n'a pas la moindre sensation d'exister. Peut-être regarde-t-on sa main, à peine visible, vague frémissement d'air.
Non: si jamais quelqu'un - ou quelque chose - regarde, ce quelqu'un, ce quelque chose regarde sa feuille et le monde aux chemins entremêlés qui y prend naissance à mesure que l'heure se déploie.
Il a vu Armand. Sans doute à l'un de ces moments où, les yeux rivés sur l'avant-bras de la jeune fille, il en a suivi le mouvement - lorsqu'elle questionne le chêne- et l'a prolongé légèrement, juste de la distance nécessaire, depuis le bureau où il observe, au premier étage, pour le découvrir, lui et le seau posé contre sa jambe.
Une étrange et très ancienne violence s'empare de son esprit. Il sourit. Tant d'orages passés. D'attentes. De fins trop brusques, de recommencements si vains. La colère et ses chemins de basse terre s'étaient peu à peu effacés. Il la reçoit à présent, comme une amie revenue, tremblante et déjà souveraine. De là-haut, son regard prêt à se rompre atteint la gorge de la jeune fille, et l'écho ombragé de sa poitrine. Que voit-il, qu'imagine-t-il? Il aimerait faire la part reçue, la part perdue.
Elle a fermé les yeux. Il ne peut le voir, il le devine, dans ce redressement relâché de la nuque. Puis elle s'anime à nouveau, dépose la plume dans son écrin, souffle sur la feuille pour en sécher l'encre, referme le bloc de dessin, et lentement se lève. Armand s'est approché d'elle. Lui, il aimerait les voir, savoir. Mais la forêt a accéléré sa croissance, et lui obscurcit la vue. Il se frotte les yeux, comme si elle n'était qu'une poussière sur ses pupilles. Et ses yeux prennent feu. Ils allument la mèche, dont l'incandescence parcourt le mur puis s'en détache, glissant entre les arbres, puis remontant vers le puits, avant d'y plonger enfin.
Il lui a semblé qu'ils s'embrassaient, un court instant où le vent a écarté quelques branches. Puis il n'a plus rien vu. Personne n'a plus rien vu. L'explosion s'est fait entendre jusqu'au bourg voisin.
15 juillet 2009
Labyrinthe
Il faisait nuit encore en plein midi
Ton sourire vint agiter le ciel
Cinglant vertige arrachant ma peau
Tout un peuple de mots
De nuées, d'aventures
S'évanouirent sur l'amère blancheur de ta peau
Inaccessible à toute inscription
Belle énigme de goudron et d'eau vive
Qui toujours s'échappe, toujours me hante
Toi qui jamais ne sera compagne ni reine
Magicienne tutélaire de mes vies avortées
Étoile lointaine à même le coeur
Brûlante et désinvolte
Ariane aux labyrinthes brisés
Tu sèmes tes fils où se prend mon désespoir
Qui a même couleur de champ brûlé que tes yeux
Dédaignant le piège que tu tends
Prison et liberté ont pour toi même saveur
Ce qui survient de l'autre côté ne reçoit de toi nulle autre attention
Que quelques coups de dents hilares
La gourmandise de tes actes naît de l'aridité de tes rêves
Tu sèmes
Et veille à ne rien cueillir
Errante comme le souffle même.
Pierre Charp, Août 2008
13 juin 2009
Résurrection
Ta peau nue comme un cimetière abandonné
Que mes caresses reverdissent
Parsemé de tombeaux défaits par l’oubli
D’où s’échappent invisibles les soupirs de tes anciens amants
Les allées de ta chair autrefois parcourue de langoureux cortèges
Disparaissent sous les broussailles épaisses de mon désir
Cherchant en tes ombres impatientes
L’assouvissement en toute éternité
Feux follets dérobés au silence
Les farouches exhalaisons de ton plaisir ressuscité
hantent mes gestes d’une joie sépulcrale
Tes seins se dressent comme d’insolentes croix vers le ciel de ma bouche
Frissonnant de lichens sous l’adoration de mes lèvres
Tes morsures déchirent le marbre de mes élans
Sur lequel se pose la couronne de tes baisers
Tandis que sur la stèle de ton front s’écrivent
Les mots les plus purs du plus haut abandon
Toute une végétation voluptueuse s’étend sur ton corps profané
Herbes sauvages de tes spasmes indolents
Arbrisseaux sévères de tes yeux
Terre moite de nos sueurs
Tandis que je pénètre tremblant dans le caveau de ton corps
Tes cuisses refermées sur mon dernier soupir
15 avril 2009
Le puits
La main qui se tend
Vide
Le gouffre avait les yeux délicatement fardés
La jambe fine et rapide pour me fuir
*
Point lumineux sur le front ridé du large, tu déchirais la peau brumeuse de l'horizon, tu m'inventais des pas, tu caressais l'orage, tu lui murmurais la pluie, mes bras découverts sur la frontière écarlate de ton nom
Tu glissais, madrépore noué sur la corde tremblante de mon souffle, et je m'enivrais de tes reculs
J'étais Zeus et la Foudre vaincu par ton peuple de Titans
*
Pas à pas te livrant à mon délire, à ma folie de toi, tu ponctuais de séismes le balancement des éclairs par les nuits de grands déserts fauves
Tu écartais les draps et le verbe pour délivrer les antiques esclaves des peurs irrémissibles
Et de tes lèvres rieuses lacérées d'énigmes un baiser d'argent en fusion venait frôler la Mort et ses cuisiniers en robes de lin
Tu me dérobais à chaque heure mêlée le sceau de l'orgueilleux savoir et me laissais nu, hors de toute épave et de tout lieu
Toi qui sous la cendre construisait d'invincibles palais à mes ivresses aveugles
*
Toi qui m'a livré
Le Sud et ses vallons brûlants
Le Nord et sa mémoire d'orgeat
L'Ouest et ses briques de chairs ou de sang
Et l'Est pour consolation et mascarade
*
Toi qui de moi fit un Souverain intolérant de ses propres marées et du dernier souffle du dernier départ du dernier adieu du dernier passant du dernier geste du dernier élan
Toi que je rencontrai, plus tard, nue et impitoyable, au coin d'une rue palatine, fermée à mes nuits comme à mes orages, et dispersée en flambeaux par les processions distraites d'adorateurs dérisoires
Toi que j'ai rêvée, endormie, prise et reconnue
Pour ultime et irréversible gardienne de l'instant de pur abîme
Ce puits où s'est à jamais éteinte l'attente nostalgique de la Chute
Et son écharpe d'étincelles sonores.
Pierre Charp, Août 2008
Après
Passante
Qu'en détour de crocs
Lamelle pure d'acre contrainte
Tu déchires
Souriante
Ou de corps pallié
Cheval voleur d'exacte carapace
Tu reflues
Ailée
De pas moqueur d'abîmes
Ô lente déchirure de naissance à trépas
Tu rentres
Paresseuse
De ces mots accordés
Que n'eurent trop de fois blessés
Les tendres agonies de nos rencontres.
Pierre Charp, Décembre 2008
Sentence
Il aurait fallu accabler les anges, et leur déchirer la peau d'un ongle distrait. Alors oui, peut-être, n'aurais-tu pas ouvert ce petit flacon de sels inconnus, où dormaient d'autres marées, et quelques naufrages.
Tu n'aurais pas ouvert les bras aux lames insolentes et nues qui dans les rues hagardes dégrafaient les passantes. Tu n'aurais pas noué le fil de tes jambes à la corde savante où s'étendent chaque jour mille et une variantes d'abysses. Tu n'aurais pas glissé sous le manteau d'argile de ses mains, tu n'aurais pas failli, tu serais restée.
Et je t'aurais détruite. Fil à fil. Ruelle par ruelle. Je t'aurais étalée sur la roche brûlante, écrasée sous le talon de la nuit qui jamais ne renonce, parce que je lui murmure combien tu es laide, noueuse, avide. Je t'aurais morcelée sous la gamme mineure des grandes catastrophes à géométrie variable. Je t'aurais vidée de tes hanches, de tes fesses, de tes yeux. Je t'aurais jetée, murmurante, dans les replis boueux des dérives urbaines. De toi rien ne serait resté.
Juste un léger frémissement de la lèvre.
Pierre Charp, Décembre 2008
14 avril 2009
Refuge
Nous avions rendez-vous tout au bout de la jetée, les yeux fermés
Je vacillai à mi-course, les jambes tremblantes par la chaleur du soir, la durée de la course
Tu étais dressée, nue, à l'extrémité, en contrejour de l'incarnat crépusculaire
Auquel tu offrais noire d'encre l'insolente générosité de ton corps
Seins de hautes vagues bordées par l'écume de ta main,
Ta croupe ruisselante d'appels imposant le silence aux esprits noctambules
Tes yeux follets glissant à même la brume
Tu appelais les orages, tu ouvrais tes jambes aux tempêtes et le vent s'écartait, hypnotisé
Statue formidable au creuset des mondes, là où se mêlaient air, terre et eau, et que nul n'osait défier
Tu dominais les mondes et tu tremblais, pleurant l'immense solitude du plaisir
Pierre Charp, Août 2008
Griffes
Ta démarche comme les coups de griffes d'un chat
Ta voix océan
Pétillante comme une bande d'oiseau de mer
Tranchante comme l'orage sec qui déchire l'horizon
Et tes mains d'esquifs ne ployant pas sous l'écume
Toi qui fut toujours l'amer fabuleux et hautain de mes passages
Fine lanière d'existence claquant au gré des jours
Du même sang de la même pluie
Fière comme un mât à la pleine lune
Insoumise comme le blé
Et toujours à perte de vue.
Pierre Charp, août 2008
19 mars 2009
Présentation
La réorganisation de mes blogs autour d'Envers fait désormais de ce blog, conçu au départ, comme de simples archives l'une des "monographies" liées à Envers
Il s'ouvrira dès que possible aux poèmes parus sur Envers ou ailleurs.
Remarque: pour un meilleur équilibre, j'ai modifié certaines dates de parution et commencé à inverser l'ordre des parutions par épisodes (pour les nouvelles) afin de faciliter une lecture suivie.
Charp
