La pluie avait cessé. Antoine sortit sur la terrasse commune aux quatre chambres du premier étage. Un sentiment de satisfaction l'apaisait. Voilà bien longtemps qu'il n'avait plus écrit un texte achevé, en particulier sur Simia et Nahuel. A défaut de le sortir de ses rêveries, le voyage au moins semblait les rendre plus fécondes. D'autres sentiments se manifestaient néanmoins, avec précaution: l'étrangeté, d'abord, face à certains passages du texte qui s'étaient imposé à lui sans qu'il en comprenne le sens. La fatigue, aussi: cette sortie des rêves, que ce voyage inaugurait, cet arrachement du ciel, si peu souhaité, si essentiel, lui semblait un immense travail. Il se rappelait ces journées épuisantes, dans le jardin de ses parents, à dégager la haie de lierre et de ronces qui s'épanchait vers la route. Arracher une à une des plantes entremêlées entre elles et autour du grillage, soulevant la poussière de la route déposée sur les feuilles, avançant pas à pas, remplissant des brouettes dont les roues cerclées de lianes se bloquaient. Comment reprendre pied dans un monde si étrangement opaque, quand toutes les lueurs de l'aube se dévoilaient dans l'exil. A cet instant, une femme sortit sur la terrasse, fut surprise d'y trouver quelqu'un et, un bref bonjour plus tard, rentrait dans la chambre voisine. Allons, le monde n'a pas dit son dernier mot. Antoine cherchait vainement à réfléchir sur son état, sur la suite du voyage, mais une torpeur tenace

Le ciel était encore lourd, les terrasses vides. Les halles, sous leur toit, restaient actives, tandis que l'écluse se remplissait pour laisser entrer dans le canal un grand bateau rouge, le Magdalena, venu de Lettonie comme l'indiquait l'adresse inscrite sur ses flancs, même s'il arborait le drapeau de complaisance d'Antigua-et-Barbuda. Où avait-il été construit? A Taïwan, en Allemagne, en Suède? Tel était bien ce sixième âge, qui brassait en chacun de ses points l'univers entier. Mais le premier n'était pas loin, avec ses halles à quelques mètres du quai et des pêcheurs, tout près des restaurants où l'on offrait des "grillades de poissons de nos rivages". Mais ce n'était pas des gens du cru qui les mangeaient là: des touristes de passage, anglais, américains, marseillais,... A la proue du Magdalena qui s'avançait maintenant dans le canal s'agitait un marin letton vêtu de rouge.

Antoine cherchait vainement à réfléchir sur son état, sur la suite du voyage, mais une torpeur tenace le tenait à quai. Il décida de sortir, malgré les hésitations du ciel et de se rendre vers la pointe du Siège, qui reliait l'estuaire de l'Orne au port de Ouistreham. En marchant, il s'interrogeait encore. Comment reprendre goût à la monotonie des jours? Il regardait les silhouettes singulières, les visages marqués. Tant de variété humaine pour si peu de destins. Il s'en voulait un peu de cette misanthropie dérisoire, mais elle suppurait en lui, comme l'infinie tristesse de l'exilé définitif qu'il n'avait jamais cessé d'être, mais que le voyage et la perte de son emploi avait rendu à l'évidence.

Autour du camion à fleur de quai qui remontait par un palan les prises du chalutier Yaka, s'amassait comme chaque jours cinq à six personnes, sans doute des pêcheurs à la ligne ou d'anciens marins, l'un d'eux bavardant avec le père Simon, debout devant le vide à l'arrière du Yaka. Ils parlaient recettes de fruit de mer. Passé l'écluse, Antoine obliqua vers la gauche, prit un petit chemin longeant un parc de bateau de plaisance et atteignit l'autre plage de Ouistreham, plus sauvage, plus proche de ce que furent les plages avant d'être des lieux de plaisance, des parcs à touristes. De ce côté, les habitations tranchaient par leur modestie avec les villas aisées de Ouistreham. De petites baraques, ou des caravanes immobilisées dans le béton, flanquées vers la mer d'un petit jardin clôturé. Dans l'un des premiers, un homme assis sur une chaise, le front barré de cheveux noirs, les yeux étrangement ouverts vers le large répondit à peine au salut d'Antoine. Celui-ci en s'éloignant avait l'étrange sentiment de l'avoir déjà rencontré. Le chemin bétonné faisait frontière entre la plage et les jardins. D'un petit chemin sortit une famille, un couple et deux enfants, certains chaussés de longues bottes et armés d'épuisettes et de rateaux. C'est ici que se pratiquent la troisième pêche de Ouistreham, la plus ancienne, la pêche à pied. Au moment où Antoine rejoignait le chemin d'où ils étaient sortis survint l'aînée, une vieille dame claudiquante et maugréante, vêtue de noir. Elle alla s'assoeir sur un petit tabouret préparé pour elle sur la plage. Ce groupe de vacanciers, seul sur la plage, semblait sorti de ces anciens documentaires d'avant-guerre sur les premières vacances des "congés payés".