Cette dernière réflexion l'amena à envisager de quitter Ouistreham le lendemain matin. Il descendrait au-delà de la Loire, vers un port, Pornic, Olonne ou La Rochelle, ou mieux encore vers quelque petite localité proche de ces destinations. Plusieurs choses le retinrent, dont il n'eut pas toute conscience. Le lendemain, ce serait le samedi du dernier week-end d'août, et il craignait, arrivant l'après-midi, voire en soirée, en un lieu qu'il ignorait encore, de ne pas trouver de chambre libre à un prix raisonnable. Quant au dimanche, les trains se faisait trop rares, pour lui qui n'empruntait que les trains régionaux.D'autre part, il lui restait des lieux à découvrir à Ouistreham, la pointe du phare, le port de pêche et l'agréable promenade le long du canal, sur la rive opposée à son arrivée. Il fallait encore prendre un peu d'élan avant le vrai départ.

il repartit vers Riva Bella, tandis que le soir s'annonçait. Alors qu'il arrivait sur la plage, il vit lentement entrer dans le chenal un immense immeuble illuminé, un ferry venu de Plymouth. Désormais, à Ouistreham, il y a des débarquements anglais deux à trois fois par jour.  La soirée fut calme. Il la passa au coin de la terrasse du Menhir, avenue de la mer, à regarder les passants, à écrire dans son carnet de notes. Il avait avec lui une chemise remplie de feuilles identiques, portant le titre: Attracteurs: exemples d'évolution. Une colonne était déjà remplie, titrée Les six Équilibres ponctués. Il traça une deuxième colonne, qui titra Ouistreham. Face au premier équilibre, Chasseurs-cueilleurs, il inscrivit: attracteur-attiré. Mode: échange. Élément: spécialisation de pêche. Face au deuxième, Villages agricoles, Eleveurs, il indiqua: attracteur. Eléments: sédentarité précoce, noeud d'échanges. Au troisième, Chefferies et fédérations: Attiré. Mode: tribut. Puis, pour Etats agricoles, civilisations antiques: Attiré. Mode: alimentation camp romain. États marchands: Attiré. Mode: commerce, engagements dans la marine marchande. Monde industriel: Attiré: idem précédent. Attracteur: tourisme.

Pour ceux des lecteurs qui voudraient en savoir plus sur ce que signifie, dans la théorie historique ébauchée par Antoine, ces tableaux et ces inscriptions, je les renvoie à de prochains chapitres intercalaires, où je complèterai ce tableau. Mais pour le récit, il importe simplement de voir à l'oeuvre Antoine, sans cesse reliant le présent de ses pas aux passés des sociétés humaines. Puis, l'alcool aidant, son esprit se détacha des sèches rigueurs théoriques et vagabonda en poème:

Nous fumes absents plus d'un été

     paumes chatoyantes

     plaies éperonnantes

Nous avions des destins plein les yeux

     les yeux empalés

     les yeux roulés vifs dans la farine d'étoile

Nous avions les prés mûrs et l'haleine féroce

     le vin vénéneux et la langue enivrante

Nous fûmes des épopées, des désastres, des mémoires perdues

Mais de tout cela

     prismes à faces révolues

Il n'est plus que brassées de couronnes

     de Graals

     de lait sacré

     de lois éternelles

fracassées.

Le lendemain matin, vers 8 h, il se rendit à la pointe du phare pour voir le ferry manoeuvrer.  Des pêcheurs à la ligne étaient installés sur les rochers que parcouraient prudemment des promeneurs, tandis que les premiers chalutiers rentraient au port. Le ferry barrant dans sa manoeuvre la presque totalité du chenal, ils avaient à peine la place pour se glisser sans danger entre les quais et cette baleine de métal. Quand le ferry commença à se diriger vers la mer, Antoine remonta vers le phare: il vit courir vers lui une jeune femme joliment moulée dans un jogging sombre. Avant de l'atteindre, elle se mit à marcher normalement, pour reprendre sa course après l'avoir dépassé. Dans ce cours instant, il crut un moment que c'était la jeune femme aperçue à la sortie de l'église, la veille. Le jogging était de même couleur bleu sombre, mais la chevelure était noire et la silhouette moins fine. Près de la pointe, elle se mit à crier quelque chose, à l'attention d'un petit groupe qui atteignait la plage. Antoine ne l'entendit pas assez pour comprendre le sens de ses mots, mais cela lui sembla de l'anglais. Après s'être arrêté pour regarder un dernier chalutier rentrer au port, entouré d'un essaim de mouettes, il atteignit le parking où une dame d'âge mûr, brandissant un portable, criait: "Je l'ai trouvé, il était sous le siège". Antoine se retourna, et vit la jeune femme qui revenait.