Les six âges de Nahuel et Simia à Ouistreham

Premier âge

Nahuel s'est joint aux autres, sur la rive, non loin de la mer. Ils mangent les joues et les entrailles des poissons pêchés ce matin de printemps. Les joues, parce que c'est que la nourriture du grand poisson de la mer. Les entrailles, parce que c'est ce qui fait d'eux de bons pêcheurs. Cet après-midi, ils iront chasser dans la forêt, de l'autre côté de la rivière. Ce soir, ils apporteront leurs prises au village, là haut, et ils partageront avec les femmes et les enfants les chairs cuites sur le grand bûcher. Puis Nahuel ira rejoindre Simia dans leur hutte. Nahuel raconte que s' il est arrivé en retard ce matin, c'est qu'il s'était promené plus en amont et avait regardé les filles du village voisin se baigner dans la rivière. Quand il est sorti de sa cachette, elles se sont toutes enfuies. Celle qui a une qui a une longue chevelure dorée et des fesses aussi grandes qu'un cul de cerf, a trébuché. Elle est restée par terre, et l'a regardé. Alors il s'est jetée sur elle, et ils ont beaucoup ri. Lorsqu'il a raconté cela, il y a un, le plus vieux d'entre eux, Brano qui a été pris d'un fou rire. C'est sûrement la fille de Chala, a-t-il dit quand il a été en état de raconter. Elle aussi, un jour, elle a trébuché quand il l'a croisé le long e la rivière. Chaque fois qu'il la surprenait, elle trébuchait, et se retrouvait par terre, lse jambes écartées. Son fils ressemble beaucoup à Brano, a remarqué Vali, qui l'a vu un jour sur la rive. Il était sur leur territoire, alors il s'est jeté sur lui, mais l'autre a eu le dessus. N'empêche, il n'a plus osé revenir là-bas, de crainte que tout le groupe prenne sa revanche. Et les voilà racontant chacun leurs rencontres, vraies ou inventées des filles du village, ou d'autres plus,loin, au-delà de la forêt. Des histoires qu'ils connaissent par coeur, et qu'ils racontent chaque fois qu'un nouvel épisode se rajoute.

Simia a été très malade cet automne. Tout le monde a cru qu'elle allait mourir. Ses tantes ont chanté le soir pour que la forêt l'accueille comme sa meilleur fille. Brita, la guérisseuse, lui a donné un breuvage très mauvais, et elle s'est senti encore plus mal. La nuit, tandis qu'elle dormait, elle est allée cueillir des baies, beaucoup de baies, plus qu'elle n'en avait jamais cueillies, elle les mettaient dans sa peau de vieux loup qu'elle relevait, comme toujours, pour pouvoir y amasser les baies. Mais là, il en avait tant qu'elle l'avait trop relevée, et tous les garçons du village venait la regarder, car on voyait son secret. Quand elle est arrivée chez ses tantes, pour leur apporter les baies, il n'y en avait plus. Ce n'était pas une peau qu'elle portait, mais des branchages entremêlés, et toutes les baies étaient passées au travers. Quand elle s'est réveillée, elle avait très chaud au front. Deux jours après, elle était guérie. Quelques temps plus tard, en allant cueillir des pommes sur l'autre rive, elle a découvert un petit tas de branches mortes, entremêlées, formant comme un grand coquillage, comme dans son rêve. Elle l'a ramené au village et a raconté son histoire à Brita. Celle-ci lui a dit qu'une fille, une soeur de sa mère à elle, allait cueillir des baies en les mettant dans des branchages, recouvert d'une peau de lièvre. Mis les branches cassaient, ou la peau tombait par terre, elle ne ramenait jamais rien. Elle avait l'esprit d'un tout petit enfant, et elle morte très jeune, sans avoir donné vie. Simia vit que ses branches étaient solides. Elle prit la petite peau qui lui servait de couverture lorsqu'elle venait de naître, un soir d'hiver, et qu'elle avait toujours gardé près d'elle, en souvenir de sa mère morte à sa naissance. Elle la plaça sur le fond des branches. Certaines avaient des épines, ce qui permit à la peau de bien tenir aux branches. A partir de ce jour, elle est toujours allé cueillir des baies avec son branchage. Au début, on riait d'elle, on disait qu'elle était folle, comme la tante de Brita. Jusqu'au jour où certaines filles de son âge ont fait comme elle. Les filles aux branches, comme on les appelait rapportait plus de baies. Leurs aînés en étaient jalouses, et certains hommes n'étaient pas contents de ne plus voir leurs cuisses au retour de la cueillette.



Deuxième âge

Lorsque Valer, un homme d'Aubina, le village plus en amont de l'Orne, vint au village pour apporter du bois et un beau morceau de cerf, en échange de six paniers remplis de poissons, il prit à part Nahuel, et lui parla de sa fille, Vira, qui serait en âge de se marier l'été prochain. Valer était un homme assez petit, mais costaud. Il avait des frères et des soeurs. Sa fille serait sans doute féconde et une bonne nourricère. Et puis Valer était un homme important à Aubina. Chaque fin d'hiver, lorsqu'on répartissait les terres de culture, il était l'un des premiers à pouvoir choisir.

Simia finissait de tresser les grands paniers que Valer allait emporter. Elle y mettait un soin particulier, car elle savait que sa réputation de tresseuse, de bonne travailleuse, en faisait une fille de valeur. On avait déjà plusieurs fois demandé sa main à son père. Si celui-ci était content de son travail, elle savait qu'elle pourrait l'influencer, et qu'elle ne serait pas marié à ce garçon de Barla, le gros village de l'autre rive, un garçon brutal qui ne lui plaisait guère. Elle préférait Barul, de Jouvel. Jouvel était plus à l'intérieur des terres, et puis les garçons du village allaient parfois aux grandes fêtes que l'on y faisait en hiver.



Troisième âge.

Nahuel partit tôt pour pouvoir être rentré le soir même. Il emmenait dans son chariot les dix paniers de fruits de mer, tribut mensuel que le village devait au chef Glavac, du grand village de Mago, là où la grande rivière reçoit l'Odon. C'était des grands paniers très solides, dont les noeuds formaient des belles figures, rappelant des coquillages. Ils venaient de Barla, et Nahuel savaient que Simia veillait particulièrement à la confection des destinés à son village natal.



Quatrième âge

Nahuel alla chercher le chariot de Vali, qu'il avait obtenu contre trois paniers de moules, pour se rendre au camp romain de Catillum, un peu plus en amont, et y apporter vingt paniers de poissons pour la garnison, et six amphores, remplies d'eau de mer et de homards, pour les officiers. Il y avait, parmi ces officiers, un homme étrange à la peau très sombre, aux cheveaux courts et frisé, qui parlait un latin à peine meilleur que celui de Nahuel. Il racontait que son père était pêcheur, lui aussi. Nahuel se doutait qu'il mentait beaucoup, surtout lorsqu'il parlait de ce fleuve immense où pêchait son père, mais certaines remarques, sur la hauteur de la poupe, sur la navigation en haute mer, qu'il avait connu lorsqu'il était devenu soldat romain, l'intéressait praticulièrement. Le bateau de Nauhel était vieux, il devenait temps d'en changer. Et depuis que les Romains s'étaient installés près du village et en avait fait leur fournisseur principal, ses affaires marchaient bien. Il pense à son prochain bateau, aux pêches lointaines, et à cette tour immense et lumineuse dont parle Kovanou Nothos, le décurion aux cheveux frisés, et qui dit-il se dresse là ou le grand fleuve épouse la grande mer.

Simia, devenue veuve, s'est installée à Augustodorum, où elle vend ses paniers et ses tissus à de riches aristocrates, comme Igita, la fille d'un chef baiocasse mariée au propriétaire des thermes d'Augustodorum. Elles parlent souvent de leur enfance, surtout depuis qu'Igita lui a raconté que, jeune fille, elle allait parfois se baigner dans l'Orne, avec des amies du village voisin de Catillum, même qu'un jour, elles furent surprises en plein bain par un jeune homme sorti des bois, qu'elles senfuièrent, mais qu'elle trébucha. Le fils d'Igita rappelle un peu à Simia un garçon de son village natal, qu'elle a beaucoup aimé, mais dont elle ne se souvient plus du nom. C'était il y a si longtemps...

Cinquième âge

Après la destruction de son bateau par la flotte anglaise lors de la guerre de sept ans, Nahuel a peu à peu été conduit à la ruine. Il a décidé refaire sa vie et de s'embarquer sur l'un des gros navires marchands de Saint-Malo. Il se décide pour un bateau espagnol, qui embarque des tissus et des vêtements pour Constantinople, dont des dentelles de Bayeux, à la réputation croissante, puis ira chercher des épices indiens à Alexandrie pour les revendre à Porstmouth. Il s'appelle le Maria Luisa.

Simia s'est remariée à un marchand bayeusin, Hilaire Pachot, d'une vieille famille spécialisée dans le commerce de vêtements de tulle, qui souffre de la concurrence croissante des dentelles fabriquées par les ouvrières des Soeurs de la Providence. Et le peu qu'il gagne encore, il le perd au jeu, aux filles, à la boisson. Ses enfantrs sont assez grands maintenant, ils semblent même avoir oublié qu'elle existe car voilà bien longtemps qu'elle ne les a plus vu. Elle décide de partir, un soir où Hilaire ne revient pas. Avec le peu d'argent qu'elle emporte, elle s'installe à Ouistreham, où elle recommence à confectionner des paniers, qu'elle revend au marché.

Sixième âge

Sept heure du matin. Nahuel enfourche son vélo et part pour l'usine Renault de Bénouville, où il travaille comme manoeuvre depuis cinq ans, depuis qu'en septembre 1948, son bateau, le Cérès, a suté sur une mine sous-marine allemande, tuant cinq de ses compagnons. Tout ce qui lui reste, c'est une caravane qui lui sert de maison, du côté de la pointe du siège. C'est à peu près à l'endroit où il mangeait des joues et des entrailels de poissons avec ses amis, il y a bien longtemps. On savait s'amuser de rien, alors...

Simia attend le bus pour Caen. Elle travaille à présent chez Filt, un fabricant de filets de pêche qui s'est fort développé depuis la guerre et son passage à une mécanisation accrue. Lorsqu'elle s'assied sur son siège, elle voit le bus qui dépasse un cycliste, un vieil homme à la chevelure de jais parsemée de mèches grises, costaud mais courbé par les ans. Il lui rappelle vaguement quelqu'un.