Chapitre I : Siwalik

 

L'enfant marche. Sur les pentes du Siwalik, il va, le torse arrogant et le ventre creux. La foudre, à vingt mètres. Un sursaut d'enfant, suivi d'un maintien d'homme. Il a treize ans. Le monde n'est encore pour lui que masures, montagnes, plaines et prairies. Le peuple, des paysans, éleveurs, pasteurs, voleurs. Quelques marchands aux alentours du palais. Son univers ne fait encore que quelques dizaines de kilomètres carrés. Bientôt ce sera l'Uttarakhand, l'Inde ensuite. Plus tard, le monde.

 

Le tonnerre à nouveau. Un regard noir, tendu, qui ne défie encore que le ciel. La terre est dure, l'air sec, le vent faible. Un muntjac surgit de la forêt à quelques mètres de lui, puis s'abat, un couteau dans la gorge. Rahul s'avance lentement vers l'animal, secoué des derniers spasmes. Il se penche, reprend son couteau, puis contemple sa proie. Une semaine de nourriture, s'il cessait de marcher. En quelques coups de lame, le muntjac, ou cerf aboyeur, est dépecé. Une bouchée d'abats vite dévorée, des morceaux jetés dans son sac, et le voilà reparti. Que sait-il, cet enfant ? Ce que lui ont enseigné les savoirs et les traditions de sa vallée, un mélange de shamanisme himalayen et de bouddhisme. Ce que lui ont appris ses maîtres, ce qu'il a appris de jeunes paysans, de jeunes voleurs.

 

Dans sa vallée gît un temple, dont le maître, le prêtre Raj Braghaveti, est premier conseiller du prince, et second personnage de la vallée. Il est la religion dans sa force, dans son ambition politique. L'arrogance de sa position se manifeste dans ses vêtements, son pouvoir dans sa haute stature et son maintien. A l'opposé, il y a Arjun Habari, un prêtre-paysan qui vit au bord du lac sacré Satopanth. Tandis que le Maître du temple nous rappelerait un peu la figure de l'évêque, il tiendrait lui du curé de campagne, avec les attributs du shaman. Il est homme de paix et de médecine.

 

Sur le perron du palais, forte masure de pierre, en haut des marches, se tient Kishan Brakhti, le chef des gardes. Il a le regard tourné vers les plaines. Où est Rahul ? Il marche, droit devant lui, il le sait. Il a la détermination et la volonté de son père. L'énergie que ce dernier use à reconquérir et unifier son royaume, son fils l'emploie à s'éloigner. Le regard du chef des gardes n'a pas varié. Il reviendra, il en est sûr.

A cet instant, dans la partie privée du palais, le prince est auprès de ses fils. L'aîné, proche de ses 18 ans, et le benjamin, Mahesh, 4 ans. La violence du premier, la faiblesse du plus jeune, voilà les caractères dont dispose Ramesh Darvid pour inscrire son oeuvre dans l'éternité. Le cadet, parti, est déjà oublié.

 

Grayson Shawley est australien. Lui aussi marche sur les pentes du Siwalik. Grand, mince, souple, un léger collier soutenant le visage, il pense à la Péruvienne, Anna, rencontrée deux jours plus tôt, séduite, aimée, puis quittée. Sans doute est-elle repartie vers Nainital, après l'avoir séduit, aimé, puis quitté.

 

L'enfant s'est fait voleur. Il n'y a pas loin de la fierté au vol. Des poules, un couteau, quelque monnaie. Trop vif pour être pris, trop prudent pour être piégé, trop violent pour être vaincu. Ce que son père use pour régner, il s'en sert pour être libre. Il était fils de roi, le voilà voyou. Il y a peu de l'un à l'autre, surtout dans sa vallée. Son père nourrit son statut de souverain des taxes prélevées sur les trafics rares, mais juteux, qui traversent cette vallée entre Chine et Inde. Un prince doublé d'un chef de bande. Un marcheur doublé d'un voyou. On croirait une même figure sous deux êtres. Le plus jeune, écho de l'aîné. Leurs destins sont irrémédiablement frères, quand leurs destinées les séparent. L'écho s'estompe à mesure que l'enfant des montagnes se fait enfant des plaines.

 

Bar Kumble, Bengaluru, 16 mars 1955. Le fils du patron, Anil Kumble, se tient sur le pas de la porte. Il parcourt du regard les tables de la rue, observant les verres vides, les discussions, les disputes, attentifs aux voleurs, aux tricheurs. Il regarde les passantes, dans leurs robes traditionnelles ou leurs vêtements occidentaux. Son regard les suit jusqu' à découvrir la présence, à la table la plus éloignée, d'un jeune homme bien vêtu. Ce qui l'intrigue, c'est ce qu'il tient en main : un livre. Pas un journal, non. Un livre. Un genre d'objets plutôt rare dans ce quartier populaire. Sentant ce regard, le jeune homme, d'environ dix-sept ans, lève les yeux vers lui, avec un léger sourire modéré par sa moustache. Anil a fini son inspection. Il rentre vers le bar. Il parle peu. Sa stature en impose, son attitude paternelle accueille ses clients, son autorité rassemble et apaise.

 

Newcastle, 19 mars 1955. Dean Wallick est libéré. Il a 26 ans. Fils d'ouvrier, sa vie n'a jusqu'ici été faite que de vols, de bagarres, d'amours et d'amitié. Son bref séjour en cellule a suffi à le libérer des contraintes de la marginalité. La prison comme clé de sortie. Il est entré rebelle, il sort libre. Il retourne chez Emily et leurs fils. L'aîné, Clive, aura bientôt quatre ans. Ils doivent se marier. Il lui faut un boulot. Il marche encore, refusant les uns après les autres les emplois qui lui viennent à l'esprit. Soudain, il s'arrête. Un sourire, ironique. Il fait demi-tour. A cet instant, il croise snans y prêter attention le pasteur de Bingfield, Peter Celan, accompagné de sa femme Daisy et de leur jeune fils Harold. Ils reviennent du Leaze Park et se rendent à la gare. Le soir tombe, et il est temps de mettre fin à la visite hebdomadaire de Newcastle. Harold est sur les épaules de son père. Il est fatigué d'avoir tant couru. Là, il peut voir au loin la mer du Nord, et ses promesses d'infini.

 

Dearborn, Michigan, 20 mars. Harvey Herring a 20 ans. Après avoir fêté dignement son anniversaire avec quelques amis d'une école de journalisme, il le fête chez lui. Au début, tout s'est bien passé. Maintenant, Jack ,son père, est ivre. Comme chaque soir. Que ressent le fils à l'égard du père ? Du mépris ? Non. De la colère ? Pas plus. De la pitié ? A peine. Une certaine indifférence mêlée d'un zeste de respect, d'un doigt d'amour filial. A jeun, son père a la banalité de son emploi, fonctionnaire de la municipalité. Au début de l'ivresse, il a l'élégance et la galanterie de ses lectures. Ivre, la brutalité et la maladresse de son père. Il battrait bien sa femme et rouerait son fils de coups s'il était à ces instants capable de viser juste. Son poing lancé vers les visages ne rencontre que vide, murs et verres. Harvey depuis plus de dix ans déjà a appris à goûter le parfum de l'alcool. L'exemple de son père le guide vers Hemingway dont il se fera un temps le disciple médiocre, avant de trouver sa voie et devenir écrivain. D'Hémingway, il gardera surtout le goût du scotch, des voyages, des bagarres et des femmes.

 

Quant à moi, je bavarde avec le Docteur Alain Duquesnoy, à l'hôpital de Bulape, Congo belge. Nous sommes assis le long du mur de l'hôpital pendant que Trevor fait une sieste. Il est encore affaibli par les suites de la maladie qui nous a frappé tous les trois et contraint Thierry à rester à Port Francqui.

 

Rahul s'est installé sur un rocher jouxtant la petite grotte où il a passé la nuit. Voilà deux semaines qu'il a quitté la vallée. Elle n'est déjà plus rien pour lui. Comme son père, Rahul a l'oubli facile. Seule lui reste un peu la violence de son aîné. Il a oublié Gayatri et sa peau de bronze, leur dépucelage dans la petite maison du père de celle-ci, le prêtre Habari, lors de la seconde nuit de sa fugue. Ce qui l'intéresse maintenant, c'est l'homme qui monte, depuis la vallée. Il a un couteau au flanc. Neuf, long, cinglant. Rahul le veut. Il bondit au sol, avant que l'homme ne lève la tête et puisse l'apercevoir. Caché derrière un rocher, il entend les pas se rapprocher, puis le souffle. Le tuera-t-il ? Non, sauf si cela s'avère nécessaire : il y est prêt.