Il traversa à nouveau le canal, par les portes de l'écluse, et partit vers la plage. La chaleur qui montait en cette fin de matinée le mit mal à l'aise. A nouveau ce sentiment d'oppression qui l'avait saisit la veille revint, mais cette fois plus lentement, avec des élancements au bout des doigts, et la sueur qui caressait son front malgré l'ombre des broussailles qu'il avait recherché avant la plage. Lorsqu'il rejoignit celle-ci, le bref malaise était passé et il marcha vers la mer, lorsqu'entre les plis des dunes surgirent cinq cavaliers. La promenade à cheval sur la plage est une activité estivale banale, mais qui pour Antoine ouvrit les plaies du temps.C'étaient

une bande de cavaliers angevins, une petite compagnie qui en cette fin de printemps 1066 est venue se joindre aux troupes du duc Guillaume. Le départ pour l'Angleterre se faisant attendre, ils passent l'été et leur ennui à piller villages et voyageurs aux confins des terres normandes, vers les Flandres ou la Picardie.

Ce sont de jeunes ambitieux du second Empire, sortis des écoles, qui galopent vers Deauville pour y aller courtiser de jeunes héritières.

Ce sont les deux cavaliers noirs, les frères de Blecquis, ultracatholiques et futurs ligueurs, accompagnés de leurs serviteurs, qui chassent déjà l'hérétique en cette année 1530, sur les terres pyrénéennes d'Aubrecourt et recherchent Thierry d'Ombrière, précepteur de la nièce du duc, Agnès d'Aubrale, mais qui ne rencontrent que des brigands basques, dirigés par Javier Xerassoa, et doivent pour l'heure renoncer à leur projet.

Ce sont d'autres brigands, un petit groupes d'indiens des plaines, misérables marginaux devenus par la conquête des chevaux espagnols, à partir de la victoire de Popé, le grand chef pueblo, de redoutables guerriers craints des peuples paysans qui les méprisaient autrefois.

Ce sont des soldats lacaniens, quittant leur alliés samnites après la mort de leur chef, Pontius Telesinus, dans la plaine voisine de Puteoli, un sombre jour de 88 avant notre ère. Ils retournent à Monte Croccia. La guerre est perdue. Rome est décidément invincible et les a payé cher pour qu'il retournent à leur neutralité.

C'est l'Ordre nomade, avec Vivelles et Bontillon, qui s'en revient de l'une de ses retraites secrète, l'épave d'un vaisseau espagnol échoué dans une crique bretonne, le Maria Luisa.

Ce sont des cavaliers mongols traquant le Khwarezm Shah Ala ad-Din sur les plages de la mer Caspienne en l'aube du XIIIe siècle. Voilà plusieurs semaines que dure cette traque à travers cet Orient sur lequel le Shah, souverain alors le plus puissant et le plus ambitieux du monde musulman, s'apprêtait à régner, succédant aux Sedjoukides comme protecteurs des califes. L'empire du Khwarezm, patrie de ces grands savants que furent Al-Khwarizmi et Al-Bīrūnī, s'étendait alors sur toute la Perse. Ala ad-Din venait de conquérir le Khorassan et la Transoxiane. Son palais, bâti au coeur même des plus grandes routes commerciales du monde, en retenait les plus subtiles arômes, les plus étranges ombres, les plus rares beautés.

Nizami Ganjavi était lui-même venu lui lire son Haft Paykar, ce chef d'oeuvre inégalé de la littérature mondiale. Ala ad-Din eut le tort de faire exécuter des messagers venus outrageusement exiger de lui sa soumission au Grand Khan. Qu'étaient, à côté de ce souverain sans égal, ces vauriens des steppes montés sur de grossières et petites montures, qui venaient lui réclamer justice et soumission? Il fit exécuter les messages du Grand Khan. Quelques mois plus tard, l'armée mongole, faisant preuve d'une habileté tactique qui inspira les stratèges modernes, avait détruit en une bataille toute l'armée du Shah, avait pris une à une ses places fortes, pillé ses cités, exécuté ses proches et ses fidèles, perpétré des massacres comme on n'en vit jamais de pareils avant le XXe siècle, tandis qu'il fuyait, toujours plus loin, jusqu'à cette île de la mer Caspienne où les Mongols, piètres marins ne purent l'atteindre, mais bien la pleurésie. 

 

Là, Antoine le voit s'embarquer sur la barque des pêcheurs et s'éloigner vers le large, sous le regard méprisant des cavaliers mongols, alignés sur le sable. La barque croise le chalutier Yaka, qui rentre au port de Ouistreham juste à temps pour la criée de neuf heures, poursuivi par un essaimde mouettes. Il se débarasse de ces mendiants ailés en sacrifiant quelques prises médiocres. L'essaim se pose sur l'eau, tapis de plume secoué par le reflux.

Au bord de l'écluse le père Simon, perché à l'arrière du camion à ras de quai, fait remonter les paniers de fruits de mer. Aussitôt terminé, il laisse sa fille conduire le camion jusqu'aux halles toutes proches où la mère Simon converse avec Jeanne , l'hôtelière de l'Ecailler.

Le vertige a pris fin.