A cet instant, il était encore conscient et maître de ce qui se passait en lui. C'est justement cette maîtrise qui, lui permettant de passer outre aux premiers signes d'égarement, l'entraîna au large.

Ainsi, que les bords de l'Orne, loin de lui offrir comme il l'avait d'abord espéré une promenade champêtre à l'écart de la modernité, le conduisaient dans sa marmite même, une zone industrielle, cela ne le déçut pas. C'était pour lui l'équivalent d'une nécessaire traversée du désert, d'une jungle. Il faut ces passages par des terres inhospitalières à l'homme pour passer de l'autre côté des rideaux initiatiques. C'était, notait-il, un paradoxe de haut sens que les terres aujourd'hui les plus inhospitalières à l'homme fussent son fait, et celles où le plus grand nombre tend à se concentrer. Il marchait en intrus sur cette route, l'avenue des Canadiens, comme dans la marge d'un livre, se rangeant tant bien que mal dans des bas-côtés humides lorsque de lourds camions venaient à le frôler. Au début, il y avait bien une piste cyclable, mais celle-ci avait disparue dans l'immense parking de Renault Trucks. Cette route n'était pour les passants, mais le bras de bitume d'une pieuvre industrielle. Une voie de chemin de fer désaffectée, noyée sous la mousse et les orties séparait la route et l'Orne, invisible derrière les broussailles. Lorsque la route s'éloigna du fleuve, Antoine prit la longue rue de la mer qui le sortit peu à peu de l'industrie pour traverser des champs. On y respirait mieux, mais la marche n'y était pas meilleure. La pluie de la veille n'invitait guère à se reposer dans l'herbe des bas-côtés. Bientôt, alors que le soleil se faisait lourd et le douchait de sueur, il retrouva l'Orne le long de la route de la Pointe du siège, s'en éloigna à nouveau, se reposa à l'ombre, et repartit. C'est quelques minutes après cette longue pause que le canal, puis le port se dévoilèrent. Il lui restait alors à parcourir un agréable sentier le long du canal, jusqu'au port de plaisance. Le marcheur était enfin le bienvenu. Il se sentait de retour en sa patrie, après une longue épreuve, comme un lever de rideau souligné par la lente amélioration des conditions de marche: Z.I, champs, rive de l'Orne, sentier du canal.

Tout cela doit paraître bien anodin et vain au lecteur. Médiocre épreuve initiatique que cette marche matinale de trois heures le long d'une route. Tel était le drame d'Antoine: voulant s'extraire de ses rêveries, il était allé à la rencontre de la réalité, refusant même d'emporter un appareil photographique, arguant qu'il ne "voulait rien entre le réel et lui". Mais il ne rencontrait que des symboles, des matérialisations de réalités spirituelles, des épiphanies.