Au regard de ses proches, au miroir qu'ils lui offraient, Antoine comprit que la coquille où il se complaisait l'entraînait vers une folie irréversible. N'étant plus irriguée du monde, elle allait s'assécher, se durcir, se colmater. Il entreprit de s'arracher de son étable à songeries. Après plusieurs mois, il partit. Le hasard des trains l'amena à Caen, le souvenir de Rahul Darvid le conduisit vers la mer. Il suivit les bords de l'Orne. Il arriva à Ouistreham.

Lorsqu'il franchit le canal de Caen à la mer, sur les portes de l'écluse, au pied du phare, la troisième porte du mal s'était entr'ouverte. Ce n'était plus désormais qu'une question de jours avant qu'il ne sombre tout à fait. Le Temps, lentement, s'ouvrait sous ses pas...

Pour appréhender ce qui l'étreignait alors, il nous faut deux fois revenir en arrière. D'une journée d'abord. Arrivé à Caen en début de soirée, démuni de carte et de plan car il était parti sans préméditer ses étapes, il sous-estimait la distance séparant Caen de la mer, qu'il entreprit de gagner en suivant l'Orne, qui s'offrait à lui non loin de la gare. Les premiers pas promettaient une agréable promenade champêtre, mais bientôt il fut plongé dans une zone commerciale et industrielle des moins accueillantes. Quand la route redevint agréable, ce fut le ciel qui se fit menaçant. Aucun hôtel ne bordait l'Orne. Il se résolut à faire du stop sur cette route quasi déserte. Une voiture heureusement s'arrêta bientôt, et l'emmena au village voisin, à Colombelles. Là, un seul hôtel, en bordure d'une grande route, et qu'il atteignit par l'avenue de la Liberté, Le Lazzaro. Un motel plutôt, car il pénétra immédiatement du parking au bref couloir menant aux chambres, toutes en rez-de-chaussée. Le lieu, les clients croisés au bar, il se rendit vite compte qu'il s'agissait d'un hôtel surtout prisé par les VRP. Il pensa aussitôt au fascinant film de Volker Schlöndorff, Mort d'un commis voyageur, d'après la pièce d'Arthur Miller. Il se rappela le guichetier du cinéma Aventure, dans les galeries du Centre, à Bruxelles. Il lui avait demandé dans quelle salle se projetait le film, et il eut pour réponse, négligemment jetée: "La Mort, c'est en bas!".

Après quelques minutes, il leva le volet qui barrait la fenêtre, laquelle donnait sur un mur, à moins d'un mètre. Le sol était trempé et la pluie noyait le ciel. L'orage avait dû éclater juste après son entrée. Hasard mineur, mais qui lui semblait créer, entre lui et le monde, comme une complicité amicale. Il était encore tôt, aussi prit-il le temps de regarder un film qui passait ce soir-là, A perfect murder, médiocre remake du film de Hitchcock, avec la mâchoire serrée de Michael Douglas. Ce qu'il reprochait surtout au film, c'était d'ouvrir toute une riche palette de dénouements et d'intrigues pour n'en faire finalement rien, une fin brutale et précipitée rendant tout cela vain. Lui, si versé en symboles et présages, comment n'a-t-il, sinon compris, du moins été alerté? Il venait lui-même par ce jugement de s'annoncer sa propre perte. Il trouva au contraire parfait ce film de meurtre chez Lazare, à l'aube d'un voyage dont il espérait une renaissance. Edákrusen ho Iēsous.

Le lendemain, il partit tôt. Il marcha le long de la grande route, longea à nouveau l'Orne, mais cette fois rive gauche. Après trois heures de marche, il atteignit enfin le canal de Caen, juste après qu'un bras de l'Orne ne le rejoigne. Le port de Ouistreham apparaissait au loin. Il sourit, il rit même. Cette apparition, l'impression qu'il en recevait, c'était cela qu'il était venu chercher, à travers cette longue marche: un sentiment qu'il avait deviné quelques mois plus tôt, sur un petit chemin de campagne.

C'était en logeant la voie de chemin de fer à Beersel. Le chemin montait à l'approche du quai, révélant les tours du château médiéval. Il s'imagina ces voyageurs du Moyen Âge, moines, marchands, compagnons, qui après de longues journées de marche, voyaient ainsi apparaître le but de leur périple. Il se dit que ce devait être de telles émotions, nées d'une rencontre après de longues épreuves, qui avaient fait naître l'idée de salut, de dévoilement des quêtes spirituelles. Quelque chose de définitivement perdu pour le voyageur moderne qui se déplace sans voyager. Tout périple est devenu circuit, cercle clos. L'apparition des tours, du port d'Ouistreham, c'est le cercle qui se brise. C'est la chute hors du monde.