Cette archéologie transitoire des sociétés anciennes fut la première manifestation de ce mal qui allait l'emporter. Une première porte ouvrant sur la chute.

Après quelques mois, presque un an, il en ouvrit une autre. Ne vivant plus, il se créa des existences. Pas les siennes. Il en chargea divers personnages, dont je ne sais encore, du moins pour certains, s'ils sont de pures inventions, d'anciens personnages réels découverts dans diverses lectures, et dont il se contenta d'inventer les détails du quotidien, voire, pour les plus récents, des traces d'anciennes rencontres. Je pense pour ce dernier cas, à cet homme qui vivait à Craster, dans le nord-ouest de l'Angleterre. Selon Antoine, il serait né en Inde dans l'Arunachal Pradesh. D'origine Mishmi, il s'était établi dans ce petit village de pêcheurs à l'approche de la cinquantaine. Autrefois aventurier, ayant traversé presque tous les pays du monde,il passait alors la plupart de son temps, assis sur un banc, dans le jardin devant sa modeste demeure, l'une des dernières sur le chemin du château de Dunstanburgh. Ainsi face à la mer, ayant vue sur le pub d'un de ses compatriotes et amis, pub où chaque midi, il accompagnait ses Craster Kippers de quelques verres d'Holly Daydream, il rêvait à d'infinis souvenirs, prophéties et rituels. Il se nommait Rahul Darvid.

Il y avait le fringant et tragique Nicolas de Vivelles, vingt ans à la Révolution, et sa bande de philosophes nomades qui se retrouvaient avant chaque départ à l'auberge de Vouzon, où les accueillaient les filles plusieurs fois savantes du cinglant et exigeant abbé Bassalet. Il y avait Peyre de Beauvallon, nom d'emprunt d'un jongleur et baladin voyageant avec son ami guérisseur et herboriste Gillet Fonette, rencontrant le serviteur du futur connétable Olivier de Clisson, un jour d'octobre 1377 à Loudéac. Devenu Pierre de Mauresnes, vicomte d'Estang, il fonda vers 1435 le premier Ordre d'Estang avec Gautier de Richemont. Enfin, il y avait cette auberge, Le Veau qui Bêle, un jour d'automne de 1309, où s'étaient attablés deux tout jeunes gens, l'élégant Hugues de Marelles et son ami, le sombre et amer Charles, héritier du trône provisoirement déchu, à l'aube de l'épopée des "Huit chevaliers". Mais assez de ces faux témoins. Nous les retrouverons chacun en temps et heure.

Ce n'était pas de simples rêveries. Antoine vivait ces existences, s'attachait à ces êtres de songe. Il m'avoua un jour avoir pleuré de joie lors de retrouvailles d'Armand de Mélissart et Adrien de Baisy; avoir été pris d'une mélancolie dont il ne sortit jamais vraiment, après la mort de Vivelles, d'une chute de cheval, dans les environs d'Orange, Virginia; avoir aimé la jeune Alice de Lafars; avoir été un client régulier de l'hôtel de Balibar et de ses Orientales; avoir compté parmi ses meilleurs amis le vieux Louis Tivaud. Les émotions que lui procuraient ces voyages et ces rencontres imaginaires tranchaient avec l'ennui que lui inspirait la vie moderne, ses ambitions mesurées, ses comptes à rendre, sa résignation, ses rites sociaux épuisés. Nourri dans sa jeunesse de Dumas, de Verne, enthousiasmé pour les aventures révolutionnaires de 1789 ou du début du XXe, attiré par d'autres aventures spirituelles ou littéraires, conscient de la vanité de les prolonger en ces jours putrescents, il était habité d'une nostalgie vorace qu'il nourrissait chaque soir par de nouvelles rêveries, sur le toit de son bureau du troisième étage, sommairement aménagé en une terrasse accessible depuis la soupente. J'en viens à penser que cette nostalgie s'était emparé de ces rêveries même, et explique que ces personnages, Antoine les imaginaient souvent attablés face à l'horizon, comme lui-même sur cette terrasse d'où s'apercevaient au loin les premiers feuillages de la forêt de Soignes.