Passante de l'ombre et de la nuit, brume obscure, ta présence corrosive hantera mes pas à reculons. Sans vérin ni calice, de la tourbe où je te vois, tu me soumettras à l'appel violent de tes sillages glacés. Je te découvrirai, repue, parmi les racines domptées des basses eaux, là où l'empreinte de ton corps, froissée, simulera un envol d'uranies. Chaque porte de ta voix, vêtue d'un insolent linceul, s'ouvrira en hurlant tes méfaits incarnats.

Une branche ou un palais se brisera au tocsin de ta nuque. De cette aube agonie qu'en despote tu noies de tes lueurs fauves, je te ferai un vaisseau servile pour tes levées d'ancre. Je serai pour toi assidu et fugitif, le temps d'une barque. Cette barque, comme d'autres, tu la mèneras vers les sables. Tu hésiteras. Tu renonceras à tes plans. Tu briseras ses amarres. Toi seule aura vu dans les courbes de ses flancs un destin naufrageur.

Mais que viennent les Rois, miséreux et livides, et mon sceptre précaire à tes yeux s’en ira. Toi qui règnes d'un voile noir étendu sur les terres fertiles, Toi qui ôtes le fleuve de ses rives épuisées, tu paresseras en leurs gorges voûtées. Tu déambuleras à leurs côtés, glanant supplices et rosée. De leurs mains enferrées, tu te feras une parure de givre pers.

Tu me laisseras lointainement languir au soleil de ta voix, brûlé par les ors de ses accents polaires. Tu me respireras de la pourpre à la tempe, tu incrusteras sous l'ongle de mes peurs cette peau blanche, opaque, d'un acier tremblant, dont tu sais alourdir le moindre retard du passant qui te croise. Dans les greniers conquis par ton règne vengeur, gisant sous des grillages de fièvre, les trois derniers monarques de tes morsures blêmes dessineront ta légende, parée de soifs et d'hypnoses.

Mais, plus tard, quand le vent s'allongera, fatigué par ta course, je te reverrai, ployée sous l'ironie tant attendue des instants accomplis, vieillie par la foudre et par la chute. Et je te vénérerai, Toi l'emblème des nuées de cendre et l'écho insatiable des profondeurs soudaines.